L’érosion du littoral à Saint Louis au Sénégal

« La mer est fâchée contre nous ! »

L’érosion du littoral à Saint Louis au Sénégal



          Lorsque je me rends en mars 2019 sur le rivage de la langue de Barbarie situé en bord de mer à Saint louis au nord du Sénégal, je constate que l’ensemble des maisons de pêcheurs construites au niveau de la mer ont été détruites, rongées par les eaux de l’océan Atlantique. Quelques familles continuent à habiter leur logement en ruine et s’accrochent au lopin de terre qui leur reste face à la mer. D’autres ont été relogées dans le campement de Raliala hors de la ville. Ici, toutes les familles que j’ai rencontrées subissent leur sort avec courage et résignation. C’est lors de la tempête de décembre 2017 que la mer a ravagé pendant plusieurs jours leurs habitations. Deux ans plus tard, ils ne comprennent toujours pas pourquoi.

Augmentation du niveau de la mer dû au réchauffement climatique pour certains, erreur humaine ou encore simple érosion de la mer pour d’autres.

        Autour de ce phénomène, j’ai souhaité confronter deux regards. Tout d’abord celui d’une population de pêcheurs qui subit l’action ravageuse de la mer sans comprendre ce qui lui arrive.
       Ensuite le regard de ceux qui prétendent comprendre ce phénomène pour trouver des solutions à l’érosion de ce littoral d’Afrique de l’Ouest qui se redessine sans arrêt.

L’incompréhension des pêcheurs


               « Nous on ne comprend pas pourquoi les vagues ont détruit la maison de notre grand- père » me dit Magarette, une jeune Sénégalaise de vingt-cinq ans. Du haut de sa terrasse, face à la mer, elle tient à me montrer la partie de l’habitation de son grand père disparue fin 2017 qui abritait ses quatre cousins, aujourd’hui relogés dans un campement. Toute la famille de Magarette reste sous le choc devant l’ampleur des dégâts. Mais la vie semble avoir petit à petit repris le dessus dans cette famille de pêcheurs qui s’organise tant bien que mal en attendant la prochaine tempête. « La mer est fâchée contre nous » me confie simplement la maman de Magarette. Et d’ajouter « la mer a peut-être besoin de sacrifices ». Elle m’explique que les pêcheurs de la région ont pour habitude de verser dans l’océan une offrande de lait caillé, de sucre, de couscous et d’eau pour attirer la faveur des dieux. Comme la famille de Magarette, 30 000 personnes dans ce quartier de pêcheurs appelé Guet Ndar, sur la Langue de Barbarie, redoutent cette mer qui chaque jour vient lécher leurs maisons.

A quarante-sept ans, Moudoucen fait partie des pêcheurs dont la maison a été totalement détruite lors des grandes marées. Le maire de Saint Louis a pris n’initiative de le reloger lui et sa famille dans un campement de fortune à l’extérieur de la ville appelé Raliala qui littéralement signifie « Tu attends le dieu ». Un nom prophétique qui indique l’espérance, et l’attente d’une solution divine qui de toute façon ne peut venir des hommes. Raliala est un des premiers campements de réfugiés climatiques qui abrite plus de deux cents familles dans des tentes. En attendant que la situation s’améliore, Moudoucen et sa femme gardent leurs enfants. Entre les tentes une toute petite mosquée de fortune a été fabriquée dans l’urgence. Tous les jours, il part avec sa femme à la quête de poissons et d’argent que les pêcheurs donnent en bord de mer à ceux qui ont tout perdu.

La compréhension des pouvoirs publics et les scientifiques


                 Installée sur une île étroite de 300 m de largeur et 2km de long, Saint Louis est entourée par le fleuve Sénégal et légèrement protégée de l’océan par une barrière naturelle de sable appelée Langue de barbarie. En 2003, une crue inonde toute la ville de Saint Louis. Les pouvoirs publics prennent alors conscience que l’augmentation du niveau de la mer empêche l’écoulement du fleuve Sénégal et favorise l’apparition des crues. Des crues qui selon le ministère de l’environnement pourraient impacter 80 % de l’ile où se situe Saint Louis, et à long terme menacerait la ville toute entière comme Venise ou la Nouvelle Orléans.

             A la hâte, l’ouverture d’une brèche de 4 mètres en bord de mer en amont de Saint Louis est réalisée pour favoriser l’écoulement du fleuve vers l’océan. Décision catastrophique. En voulant protéger la ville, surnommée « la Venise africaine », contre les inondations du fleuve, la brèche de 4 m s’agrandit de 250 m en quelques jours, menaçant la ville d’être engloutie par l’océan. Le cas de Saint Louis est l’exemple parfait de l’initiative humaine qui en voulant se protéger contre la montée des eaux a créé plus de problèmes qu’elle n’en a résolu. De même, les travaux réalisés par la société française Eiffage de consolidation du littoral aboutit en 2010 à la construction de digues disposées devant Guet Ndar qui finissent par s’affaisser. Nouvel échec.
Les scientifiques du CNRS comme Stéphane Costa et Christophe Delacourt nous rappellent qu’en matière de protection du littoral il faut se donner du temps pour le protéger. Gagner du temps pour comprendre l’origine des catastrophes climatiques.

La sagesse des anciens devant une nature déréglée

              Le mode de vie des pêcheurs de Saint Louis est millénaire. Tout à Saint louis témoigne d’un passé porté par des générations de marins, un héritage qui lui vaut d’être inscrit au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO. Autrefois, les pêcheurs halaient leurs embarcations après une journée de pêche depuis l’océan jusqu’à leur maison. Aujourd’hui, l’océan est à la porte de leur maison et les bateaux passent sans transition des habitations à la mer. Loin de vouloir lutter contre ce phénomène de l’érosion du littoral par la mer, les pêcheurs s’adaptent de nos jours au changement climatique. Tout simplement cherchent-ils à ralentir l’effet de la montée des eaux en ajoutant des sacs de sable devant leurs maisons pour essayer de s’organiser durant le temps nécessaire à la compréhension de l’évolution des choses. Ils limitent les risques de submersion et d’érosion côtière. D’autres prennent les devants en en se déplaçant sur d’autres terrains à l’intérieur des terres. Mais rappelons-nous que le phénomène est ancien, même si la montée des eaux l’accélère aujourd’hui. La mer aurait gagné quatre kilomètres sur les terres d’Afrique de l’Ouest depuis le XVIIIème siècle. Peut-être les pêcheurs de Saint Louis ont-ils tout simplement compris qu’avec les effets climatiques, et devant la montée des eaux, on ne peut protéger leur littoral de manière définitive.





                                                                                                                                     Christian Barbé avril 2019

 
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