tandra trano

LE TANDRA-TRANO

(Comment la communauté des Zafimaniry de Madagascar
donne la vie à leur foyer ?)


Chaque année le groupe ethnique des Zafimaniry officialise l’achèvement de la construction de leurs maisons sous la forme de grandes cérémonies appelées « Tandra-Trano ». De mystérieux rituels sont proposés afin de donner vie aux foyers. Passage de l’obscurité à la lumière.

Selon un calendrier précis, une date est choisie chaque année dans la région pour toutes les pendaisons de crémaillère. Le 1 aout 2018, je me rends dans le village de Antoetra dans la maison de « Lala ». Cette date est favorable d’après les indications astrologiques que me donne un devin présent ce jour-là. Le devin est l’invité d’honneur de la cérémonie. Il loge au dernier étage de la maison et veille précieusement sur la carcasse du zébu. Or, le précieux morceaux à surveiller absolument au risque de recommencer la cérémonie en cas de vol ou de perte est une tête de zébu marquée sur son front d’une tâche claire. Et attention, le choix de ce « zébu à tâche claire » n’est pas dû au hasard. C’est un signe, me dit-on, qui invite les heureux propriétaires de la maison à garder eux aussi la tête claire et les idées clairvoyantes.

Le premier rituel auquel j’assiste est celui du partage du topinambour avec les invités d’honneur de la famille. Aux quatre murs cardinaux d’une pièce située au rez-de- chaussée le légume bouillis est écrasé, ainsi que sur le plafond. Le maire du village d’Antoetra me fait remarquer que durant trois mois cette plante pousse dans les champs, affronte les violentes averses de pluies, les bourrasques de vent des cyclones, le soleil, les orages et autres aléas climatiques. Ce qui signifie me dit-il qu’en écrasant et en mangeant ce légume, le nouveau foyer s’approprie la qualité résiliente de la plante. Il garantit son habitation de supporter tous les aléas de la vie. Un contrat d’habitation en quelque sorte.

Mais ce qui est le plus impressionnant, c’est la place donnée au sang de zébu. Comme sur une scène de crime, j’assiste tout d’abord avec surprise au badigeonnage de la maison de Lala. En fin de matinée, le maire me parle du sens véritable de cette pratique. Selon une tradition inspirée de la bible, me raconte-t-il, le sang de zébu est considéré pour les Zafimaniry comme ce qui donne vie à la chair. De la même façon, et symboliquement, le sang répandu sur les murs au cours de cette cérémonie donne vie au foyer. C’est en fanfare et dans la joie que la communauté tourne autour de la maison. Un homme muni d’une queue de zébu trempée dans le sang de zébu est chargé de peindre chaque façade extérieure de la maison. Aussitôt, de multiples tâches apparaissent sur les quatre points cardinaux de l’habitation maculée d’inscriptions. Il faut tourner, tourner autour de la maison. Six fois précisément. Et répéter chaque fois le même rituel en dessinant des marques rouges. Cela apporte richesse et bonheur. Tourner onze fois, s’amuse-t-on à me raconter, apporte plénitude !

Pendant trois jours de cérémonie l’alcool tient une place prépondérante. Outre, le fait qu’il égaye les festivités et contribue à mettre de l’ambiance, il constitue un des éléments important en raison de sa portée symbolique. Il permet aux invités d’être en contact avec les ancêtres. A l’intérieur de la maison le rhum artisanal (toaka gasy) est versé sur les murs orientés vers l’est (le lever du soleil) qui selon la croyance symbolise l’argent et la richesse. Mais également sur les murs orientés vers le sud car les zébus viennent généralement du sud de l’île. A l’ouest m’explique-t-on c’est pour veiller sur les générations futures, enfants et petits-enfants. Sans oublier le nord qui symbolise pour les Zafimaniry la « tête de la terre », partie prestigieuse de la maison pour être admiré par les paires de sa communauté. Mon objectif se borne quant à lui à photographier les nombreuses traces d ‘alcool et de sang qui marqueront cette cérémonie.


Avant de quitter le village de Antoetra, je pose une dernière question au maire : que se passe-t-il si par hasard le Tandra-Trano n’est pas célébré par les Zafimaniry. Quelle conséquence pour les propriétaires ? Celui-ci de m’expliquer tout simplement que tous les problèmes peuvent survenir : des problèmes de santé, d’amour, d’argent, de voisinage, etc. Bref, il est clair selon lui que sans Tandra-Trano le foyer Zafimaniry n’est pas bon à vivre. Regroupant pour l’occasion tous les membres de la famille, mais aussi l’ensemble des villageois de la région (1200 invités prévus à la pendaison de Lala), ce rituel magique est utile à la communauté pour se rassembler. De tout évidence mérite-t-il d’être maintenu en vie aussi longtemps que possible pour la cohésion du groupe.


Christian Barbé le 15 aout 2018
Remerciement à Tangala Mamy pour sa traduction malgache auprès du maire d’Antoetra

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